Agriculture, énergie, génétique, numérique : Les quatre défis de la Bretagne pour construire le monde de demain, selon Philippe Dessertine

Invité de l’assemblée générale de CER France Morbihan et Ille-et-Vilaine le 18 juin à Guer, l’économiste Philippe Dessertine a livré sa vision optimiste du nouveau modèle économique qui nous attend. Chroniqueur à C dans l’air sur France 5 ou encore BFM Business, Philippe Dessertine insiste sur la nécessité de s’adapter au monde en mutation dans lequel nous vivons. Que ce soit au niveau mondial, national, régional et local. Pour lui, la Bretagne est ainsi face à de nombreux défis à relever, pour lesquels elle a déjà tous les atouts. Interview.

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Selon vous, le monde que nous connaissons aujourd’hui est en profonde mutation. Quel est votre sentiment sur ce qui nous attend ?

Je suis totalement optimiste pour l’avenir. La jeune génération qui arrive sur le marché du travail a les moyens, et la lourde tâche, d’inventer le nouveau modèle. Faut-il encore lui inculquer le goût du risque et l’ambition. Le monde financier que nous connaissons est l’ancien monde. On est tétanisé car on essaie de sauver l’ancien monde parce qu’on a peur du nouveau. Pour citer l’écrivain communiste italien Antonio Gramsci, « il y a crise quand l’ancien monde ne veut pas mourir et que le nouveau monde ne parvient pas à naître ». En effet, le mode de vie inventé à la fin de la guerre 39-45 n’a rien à voir avec ce qui existait depuis des centaines d’années. Mais ce modèle a aujourd’hui ses limites et sa vision est totalement à court terme. La conclusion que le mal de ce modèle économique est la mondialisation est ahurissante. C’est faux. Le nouveau modèle est possible et il a même déjà commencé.

Quelles sont les typologies de ces entreprises qui participent à la construction du nouveau monde ?

Le monde a changé d’échelle. Il y a aujourd’hui 7,5 milliards d’humains sur Terre, 7,5 milliards de cerveaux connectés et qui fonctionnent ensemble. Et ce n’est pas fini. Les données géopolitiques ne sont plus les mêmes. Les entreprises doivent désormais atteindre une taille critique pour exister sur le marché mondial et atteindre 30 milliards d’euros de valorisation. L’ambition doit être d’investir systématiquement, afin de se développer. Ne pas se contenter de son marché. Sans cesse innover, investir et trouver du capital pour se développer. Apple et Google sont aujourd’hui les entreprises les plus puissantes du monde. Ces entreprises du nouveau monde, ce sont des entreprises comme Facebook dont le fondateur a tout juste 30 ans ! Les entreprises du nouveau monde intègrent déjà les notions de crowdfunding et crowdsourcing… Ces notions de proximité en financements et en idées. Mais avant d’atteindre des tailles de multinationales, ce sont les petites entreprises par lesquelles émergera le nouveau modèle. Les entreprises individuelles et les jeunes patrons créeront d’abord des entités à tailles humaines. De leurs côtés, les usines du monde de demain s’adosseront sur le maximum de capacités d’innovation, sur le décuplement de l’utilisation des cerveaux. Les entreprises du nouveau monde créeront un type de richesse fondé sur l’intelligence et la recherche, et seront compatibles avec la grande contrainte climatique. Ces entreprises sont d’ores et déjà d’énormes gisements d’emplois, et d’énormes consommatrices d’argent.

Comment la Bretagne peut-elle trouver sa place dans ce nouveau modèle ?

La Bretagne est aujourd’hui confrontée à un vrai défi économique. Il va falloir faire ce qu’ont fait nos anciens quand ils ont été confrontés à des périodes difficiles. Il faudra se retrousser les manches. On arrête de pleurer sur le passé, on arrête de se lamenter sur le présent et on envisage l’avenir. Comme Louis Blériot ou André Citroën l’ont fait dans les années 1910 – 1920 en inventant l’aviation ou l’automobile. Les jeunes paysans français du début du XXè siècle fonçaient vers la modernité. On inventait le futur. Aujourd’hui, en Bretagne, on a dès succès comme celui d’Ubisoft à Rennes, spécialiste des jeux vidéo. Une entreprise qui pèse un cinquième de Dassaut, avec ses deux milliards d’euros de chiffre d’affaires. Une multinationale qui a pris naissance dans la ruralité de la Bretagne, au moment où la crise agricole a obligé les parents des frères Guillemot à repenser leur modèle économique. C’est possible de se dire qu’ici en Bretagne, des gens sont aussi en train d’inventer le futur. La France, et l’Europe plus largement, ont toujours des mécanismes extraordinaires qui vont lui permettre de rebondir. On a cette énergie créatrice.

Quels sont les secteurs d’activités dans lesquels peut miser la Bretagne ?

Le défi majeur sera celui des sciences et des mathématiques, avec une approche algorithmique qui va probablement modifier encore davantage la vie de tous les jours.  Ensuite, il y a quatre dimensions dans lesquelles la Bretagne a également sa part à prendre en matière d’innovations et de créations de richesse car elle possède déjà les atouts et les savoir-faire. D’abord, il s’agit de l’agriculture et de la culture bleue, celle de l’océan, qui doivent répondre au besoin de nourrir et d’abreuver en eau potable les 7 milliards d’humains, voire 9 milliards bientôt, et même peut-être 16 milliards un jour… La révolution industrielle qui s’opère dans le milieu agricole aujourd’hui permet de cultiver le terroir sans le détériorer et même en l’améliorant.

Deuxièmement, la révolution génétique est également essentielle. Depuis 2000, le décryptage du génome humain doit permettre le bouleversement de la vie de l’ensemble des humains. Les biotechnologies blanche, verte et rouge (industrie, chimie, agroalimentaire, biomatériaux, santé humaine, pharmaceutique) doivent révolutionner le monde. La Bretagne est également bien placée dans ces domaines.

Ensuite vient la révolution énergétique. A l’heure où je vous parle, nous brûlons 237 000 litres de pétrole à la seconde. Et avec le faible prix du pétrole en ce moment, les énergies renouvelables ne semblent même pas rentables ! Cet engagement des industriels et des politiques dans l’énergie durable doit se faire avec une vision à très long terme et pas avec une vision à court terme comme ça a été le cas jusqu’à maintenant.

La dernière révolution, celle qui a déjà commencé et qui est la plus importante, va vraiment modifier le quotidien. C’est le numérique. Dans cinq ans, on aura du mal à imaginer comment on pouvait vivre cinq ans plus tôt. Car le numérique ne s’arrête pas simplement à l’ère du smartphone mais cela va bien plus loin, avec des applications dans tous les domaines, notamment la télésanté. De quoi bouleverser en profondeur notre vie quotidienne.

Professeur en finance à l’institut d’administration des entreprises à la Sorbonne et directeur de l’institut de haute finance, Philippe Dessertine est également membre du haut conseil des finances publiques et auteur de nombreux ouvrages dont Le Fantôme de l’Elysée, paru en février 2015 et En tout Espoir de Cause, le monde de demain a déjà commencé, paru en 2014.

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